Benjamin Roubaud, le caricaturiste né à Roquevaire qui a croqué Hugo, Balzac et Lamartine
Né à Roquevaire en 1811, Benjamin Roubaud a caricaturé Balzac, Hugo et Gavarni dans le « Panthéon charivarique » avant de devenir le correspondant de L'Illustration pendant la conquête de l'Algérie, où il meurt en 1847, à 35 ans.

En juin 1842, un homme grimpé sur une échelle, cigare à la bouche, achève sur la façade d'un monument le portrait de Victor Hugo. Il vient de terminer ceux de Balzac, de Jules Janin, de Gavarni ; au fronton, il a inscrit une parodie de la devise du Panthéon, « Aux grands hommes, la charge reconnaissable ». À ses pieds s'agite la foule des célébrités qu'il a caricaturées : le comédien Bardou y efface son propre portrait, et l'on aperçoit le bâton de la Censure. La scène n'a jamais eu lieu. C'est une lithographie que Benjamin Roubaud a dessinée de lui-même et fait paraître dans Le Charivari du 6 juin 1842, conservée aujourd'hui à la Maison de Balzac, à Paris. Elle sert de signature à son œuvre la plus connue, le « Panthéon charivarique », dont elle est la centième et dernière planche.
Un Roquevairois formé à Marseille puis à Paris
Benjamin Roubaud naît à Roquevaire le 29 mai 1811. L'état civil l'enregistre sous les prénoms de Joseph Germain Mathieu ; dès l'enfance on l'appelle Benjamin, un mot qui désigne en Provence l'enfant chéri, et c'est ce nom-là qu'il gardera pour signer. Il suit les cours de l'école des beaux-arts de Marseille, où il est l'élève du peintre Augustin Aubert, alors directeur de l'établissement, puis part pour Paris en 1831 et entre dans l'atelier de Louis Hersent.
Il y fait ses débuts de caricaturiste dans La Caricature et Le Charivari, les deux titres d'opposition républicaine de Charles Philipon, aux côtés d'Honoré Daumier et de Grandville. Ses planches visent alors le régime de Louis-Philippe. Les lois sur la presse de 1835 referment cette parenthèse : Roubaud délaisse la caricature politique pour la satire de mœurs, comme dans la série des « Mauvais locataires », puis pour le portrait-charge.
Le Panthéon charivarique, cent visages du Paris des lettres
Début 1838, il entame pour Le Charivari une série de cent portraits-charges des célébrités du monde des lettres et des arts, le « Panthéon charivarique ». Balzac, Hugo, Delacroix, Ingres, Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Rossini, Gavarni y passent, jusqu'à l'autoportrait de juin 1842 qui clôt l'ensemble. Le succès est considérable, et Roubaud prolonge l'exercice avec les trois grandes planches du Grand Chemin de la postérité, consacrées l'une aux gens de lettres, les deux autres aux acteurs du théâtre et aux acteurs lyriques.
Une cent-unième planche aurait dû s'ajouter au Panthéon : un Lamartine en ange déchu, ailes déployées et discours politiques dans chaque main, tombant tête la première sur la Chambre des députés. Le Charivari du 31 mars 1842 l'annonce pour la semaine suivante. Elle n'obtient pas l'autorisation de paraître. La raison du refus n'est pas connue ; on sait en revanche que Lamartine s'opposait par principe à la publication de caricatures le représentant. Il acceptera de figurer, sous un jour nettement plus aimable, dans Le Grand Chemin de la postérité. À côté de ces portraits comiques, Roubaud expose au Salon du Louvre, de 1833 à 1846, des tableaux de genre, des paysages et des portraits : une carrière de peintre plus discrète, mais continue.
L'Algérie, un tournant qui n'est pas un conte héroïque
À partir de 1842, Roubaud multiplie les longs séjours en Algérie et suit les campagnes de l'armée d'Afrique. Dès la création de L'Illustration en mars 1843, il en devient le correspondant à Alger ; ses dessins y paraissent sans signature, comme presque tous ceux du journal, à l'exception de la bande dessinée « Les Aventures de Scipion l'Africain », publiée les 21 juin et 5 juillet 1845. Son album Souvenirs d'Afrique, paru en trois livraisons de 1842 à 1846, rassemble vingt-cinq portraits d'officiers supérieurs de l'armée d'Afrique et celui de l'émir Abd el-Kader. Deux autres séries complètent ce travail : l'Album d'Afrique, huit planches de types, de costumes et de scènes de la vie locale, et Les Troupiers en Afrique, dix-sept planches humoristiques sur la vie du soldat.
Cette production documente la conquête plus qu'elle ne la questionne. L'historien de l'art Nicolas Schaub, dans la revue Arts et Sociétés de Sciences Po, ouvre son étude sur l'une de ces lithographies, « Le Retour d'une razzia », parue dans Le Charivari de décembre 1844 : un soldat y lance à son camarade qu'il est « tout d'même flatteur de revenir comme ça à cheval sur les produits de ses conquêtes ». Récits et images, écrit-il, ont rendu ces pratiques violentes pittoresques aux yeux du public occidental.
Roubaud meurt à Alger le 13 janvier 1847, à trente-cinq ans ; il est inhumé au cimetière de Saint-Eugène. L'Illustration du 31 janvier 1847 lui consacre quelques lignes et rappelle les « nombreux dessins sur l'Algérie » qu'il lui avait fournis.
Un nom longtemps effacé à Roquevaire
Le 13 janvier 2027 marquera cent quatre-vingts ans depuis sa mort. Son travail n'a pas disparu des collections dans l'intervalle : la Maison de Balzac lui a consacré en mai-août 1988 une exposition intitulée « Benjamin Roubaud et Le Panthéon charivarique », et ses lithographies figurent aujourd'hui à la Maison de Balzac, à la Maison de Victor Hugo et au musée Carnavalet à Paris, ainsi qu'au British Museum et au Victoria and Albert Museum à Londres.
À Roquevaire, en revanche, il est longtemps resté méconnu. Une rétrospective s'est tenue en juin et juillet 2021 dans l'ancienne chapelle des Pénitents blancs, avec le concours de l'association pour la sauvegarde du patrimoine historique et culturel de la commune et de la mairie de Roquevaire : une centaine d'œuvres y ont été présentées. Le catalogue qui en est sorti porte un titre sans détour : Benjamin Roubaud (1811-1847), dessinateur, caricaturiste, peintre, un artiste roquevairois méconnu.
Nos sources
Les documents et publications sur lesquels cet article s'appuie.
- Wikipédia — Benjamin Roubaud (nouvelle fenêtre)
- BnF, data.bnf.fr — notice d'autorité « Benjamin (1811-1847) » (nouvelle fenêtre)
- Wikimedia Commons — Autoportrait-charge de Benjamin Roubaud, BAL 612 (Maison de Balzac, CC0) (nouvelle fenêtre)
- Paris Musées — Maison de Balzac, notice de l'autoportrait-charge (nouvelle fenêtre)
- benjamin-roubaud.fr — Une vie mystérieuse (repères biographiques) (nouvelle fenêtre)
- benjamin-roubaud.fr — Le Panthéon charivarique (dont la planche Lamartine non publiée) (nouvelle fenêtre)
- benjamin-roubaud.fr — Le correspondant de L'Illustration en Algérie (nouvelle fenêtre)
- benjamin-roubaud.fr — Souvenirs d'Afrique, portraits des chefs militaires (nouvelle fenêtre)
- benjamin-roubaud.fr — Musées et bibliothèques conservant ses œuvres (nouvelle fenêtre)
- benjamin-roubaud.fr — Expositions (Maison de Balzac 1988, Roquevaire 2021) (nouvelle fenêtre)
- Nicolas Schaub, « La conquête de l'Algérie par les images », revue Arts et Sociétés, Sciences Po (nouvelle fenêtre)
- Association pour la sauvegarde du patrimoine historique et culturel de Roquevaire — Benjamin Roubaud (nouvelle fenêtre)





